Vol. 24, N° 1 (PRINTEMPS 2020)

JEAN-PHILIPPE DERANTY, “A Matrix of Intellectual and Historical Experiences”: The Marxist Core in Merleau-Ponty’s Post-War Thinking

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Cet article tente souligner la place du politique dans la pensée de Maurice Merleau-Ponty. On contestera d’abord la description faite par Sartre de sa trajectoire intellectuelle, selon laquelle il aurait fait preuve d’une apathie croissante, à partir des années cinquante, vis-à-vis des questions politiques. On montrera ensuite que durant toute la période d’après-guerre, jusque dans les recherches ontologiques ultimes, Merleau-Ponty a pensé qu’un usage renouvelé du marxisme permettrait au travail philosophique de répondre aux défis politiques du présent. Une telle révision du marxisme représentait une alternative directe aux usages réifiant de la pensée de Marx. Cette révision serait rendue possible par la réflexivité historiciste de cette pensée, qui fait que, dans ses erreurs mêmes, celle-ci révèle la capacité de la philosophie à se transformer au contact de son temps.

JANAR MIHKELSAAR, Experiencing and Saying the Finitude of Language in Heidegger and Derrida

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Cet article examine comment Heidegger, vers la fin de sa vie, et Derrida, à ses débuts, éprouvent et disent « l’être » du langage. Tous deux découvrent l’impossibilité de faire entrer le langage dans le langage – soit, dans le cas de Derrida, car tous les termes sont impliqués dans le processus différentiel de la semiosis; soit, dans le cas de Heidegger, car les articulations sont les réponses appelées par l’être du langage. C’est ainsi que nous faisons l’expérience de la finitude du langage. Au lieu d’être tout simplement sans nom, le mot trouve présence dans son être-absent, de manières néanmoins conflictuelles. La différance de Derrida fait entrer dans le langage l’auto-signification infinie du langage, alors que l’Ereignis de Heidegger y introduit l’auto-dissimulation du langage dans des formulations propositionnelles.

MÉLISSA THÉRIAULT, Despentes ou l’affranchissement du corps

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La romancière et essayiste Virginie Despentes s’est imposée par une plume qui fait écho aux travaux de Preciado ou Butler, où, par le biais d’une forme de recherche-création, elle aborde des thèmes tels que la prostitution, la pornographie ou la violence féminine. Partant du principe selon lequel le personnel est politique, sa réflexion expose le caractère construit de ce qu’on prend habituellement pour donner : le soi et l’identité genrée. Cet article entend montrer comment le corps est décrit par Despentes comme lieu d’une potentielle résistance politique dans la mesure où, tout comme le soi, il peut se soustraire du moins en partie aux déterminismes par un processus d’autoreconstruction. En transformant leurs corps de façon à redéfinir leur identité, les personnages décrits par Despentes présentent différentes façons de penser les rapports entre individus, mais surtout, de générer un discours critique qui permet de penser l’identité au-delà des dichotomies de genre.

KATHRYN LAWSON, Art and the Other: Aesthetic Intersubjectivity in Gadamer and Stein

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Né d’une collaboration entre Hans-Georg Gadamer et Edith Stein, cet article soutient que l’art nous offre un aperçu authentique de l’intériorité de l’artiste et de la communauté de connaisseurs qui partagent leur amour de l’art. En s’attardant avec l’autre dans l’art, l’autre commence à s’emmêler sur le sens de cet art et il devient eux-mêmes une facette de la richesse de l’art et de la transformation du monde. Ce processus ne prétend pas connaître l’autre dans son intégralité. Au contraire, l’autre, tout comme l’art, est vu seulement en partie. Des réminiscences de l’intériorité de l’autre confirment notre suspicion de connexion à l’autre mais préservent toujours son mystère et son autonomie au-delà de notre conceptualisation totalisante.

MICHAEL BENNETT, Answering the Bioethicists’ Objection: Habermas and Arendt on Evolution

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Les bioéthiciens critiquent l’argument de Jürgen Habermas contre « l’eugénisme libéral » pour de nombreuses raisons. Cet essai examine une critique en particulier, selon laquelle Habermas comprend mal les implications de l’évolution humaine : en adoptant le concept de la « natalité » de Hannah Arendt, Habermas semble craindre que les enfants soumis à une modification génétique ne perdent la contingence propre à leur naissance, une perte qui diminuerait leur capacité pour l’action politique, mais selon la théorie de l’évolution, les bioéthiciens soutiennent que cette peur est sans fondement. J’explore cette objection à Habermas en considérant l’hypothèse que, en plus du concept de la natalité, Habermas suppose aussi l’interprétation arendtienne de l’évolution biologique de Darwin, et j’y répond en confrontant cette conception de l’évolution avec la conception propre à Habermas et avec celle des bioéthiciens qui lui ont répondu.

ANDREW JAMPOL-PETZINGER, Kierkegaard as a Thinker of Deleuzian Immanent Ethics

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Dans cet article, je présente une interprétation de l’éthique de Kierkegaard du point de vue de la distinction deleuzienne entre l’éthique immanente et la moralité transcendante. Dans cette perspective, je soutiens que le scepticisme de Kierkegaard quant à la prescription morale, sa conception d’un christianisme « en dehors » du champ de l’obligation morale, et l’accent qu’il fait porter sur le seul individu comme étant la base des évaluations normatives, sont tous fonction d’une conception deleuzienne de l’éthique immanente, en tant que forme amorale de la normativité. Sur cette base, j’affirme deux conséquences : la première, que l’œuvre kierkegaardienne est mieux comprise selon ce cadre que selon, d’une part, le cadre de l’éthique de la vertu, et d’autre part, le cadre déontologique. La deuxième, que l’éthique deleuzienne s’illustre mieux par les exemples kierkegaardiens, comme ceux de la patience et de la tranquillité, que par les tropes de la destruction auxquels elle est souvent associée.

ADA S. JAARSMA, Encounters with Deleuze: An Interview with Constantin V. Boundas and Daniel W. Smith

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Cette interview, menée sur plusieurs mois, suit les parcours respectifs de Constantin V. Boundas et Daniel W. Smith avec la philosophie de Gilles Deleuze. Au lieu de « devenir Deleuzien, » ce qui n’est ni souhaitable ni possible, ces échanges reflètent un éventail de rencontres avec Deleuze. Il s’agit notamment des premières découvertes des écrits de Deleuze par Boundas et Smith, des rencontres en personne entre Boundas et Deleuze, et du travail philosophique vaste et influent sur les concepts de Deleuze produit par Boundas et Smith. L’enjeu ici étant les contributions clés de Deleuze à la philosophie continentale, y compris la distinction entre le virtuel et l’actuel, et la nature même d’un « concept. » Mais il y a aussi l’impact formateur ou pédagogique d’un philosophe, comme Deleuze, sur ceux qui trouvent et s’engagent pleinement dans ses textes, ses concepts et ses projets.