Vol. 21, No. 2 (Automne 2017)

LANCER COMME UNE FILLE: 40 ANS PLUS TARD
Éditeur invité: Donald A. Landes

IRIS MARION YOUNG, TRANS. DONALD A. LANDES, Lancer comme une fille. Une phénoménologie de la motilité, de la spatialité et du comportement corporel féminins

GAYLE SALAMON, Phenomenologies of Relation: Re-Worlding Gender with Iris Marion Young [abstract]

Dans cet article, nous présenterons l’article révolutionnaire d’Iris Marion Young, « Lancer comme une fille », comme l’une des premières tentatives de critiquer les aspirations universelles de la phénoménologie en utilisant ses propres méthodes. Young démontre que l’humanisme de la phénoménologie est profondément (et malgré elle) influencé par le genre. Nous montrerons en quoi le recours par Young aux approches phénoménologiques d’Erwin Straus et de Maurice Merleau-Ponty permet de mettre à l’épreuve leurs thèses. Nous expliquerons ensuite comment son exploration de la spécificité de l’existence féminine met en question les convictions les plus profondes de la phénoménologie concernant l’existence corporelle en général. Ainsi, en examinant la motilité, l’intentionnalité et la transcendance dans une perspective féministe, Young fait appel à la phénoménologie pour questionner les fondements phénoménologiques sur lesquels il repose. Dans un deuxième temps, nous aborderons, vingt ans après sa publication, l’article « Throwing Like a Girl : Twenty Years Later » pour présenter la phénoménologie de l’action et de la relation qui y est esquissée.

GAIL WEISS, The Perils and Pleasures of the “I Can” Body [abstract]

Quoique « Lancer comme une fille » ait reçu des éloges pour sa présentation du « je peux » corporel non comme la description d’un état de fait, mais plutôt comme une aspiration pour beaucoup de femmes dans le monde contemporain, certains critiquent la présentation des modalités typiques du comportement corporel féminin comme « contradictoire », car il en découle que l’expérience par les femmes du « je peux » corporel est compromise. Selon ces critiques, l’approche de Young semble impliquer que l’expérience féminine de l’agentivité corporelle est inférieure ou déficiente par rapport à celle des hommes, ces derniers ayant été encouragés à cultiver au maximum leurs capacités physiques. Dans cet article, nous poserons la question suivante : le « je peux » corporel est-il un concept suspect que l’on doit rejeter, ou doit-on plutôt dire que le problème gît dans l’histoire sexiste, raciste et capacitiste de ce concept, une histoire qui n’est pas parvenue à rendre compte des diverses expériences de l’agentivité corporelle que le « je peux » visait décrire initialement.

MARIE-ANNE CASSELOT, S’asseoir comme un homme. Sur le déploiement spatial genré avec Iris Marion Young [abstract]

Cet article développe la notion d’intentionnalité appropriatrice à partir du comportement spatial masculin grâce au travail précurseur d’Iris Marion Young sur l’intentionnalité entravée de la motilité et de la spatialité féminines dans « Throwing Like a Girl ». En analysant le phénomène de l’étalement masculin [manspreading] dans les transports en commun, il est question de soulever l’enjeu du partage égalitaire de l’espace public d’un point de vue à la fois phénoménologique et politique. À l’aide de certains chapitres choisis de Justice and the Politics of Difference, j’aborderai l’enjeu des comportements corporels soutenant certains types d’oppressions ainsi que la possibilité de vivre de façon égalitaire lorsqu’on adopte la notion youngienne de différentiation sociale sans exclusion dans les milieux urbains.

LUNA DOLEZAL, Feminist Reflections on the Phenomenological Foundations of Home [abstract]

Dans cet article, nous explorerons quelques aspects fondamentaux de l’expérience du « chez-soi » dans une perspective féministe, inspirée par les réflexions d’Iris Marion Young à propos du chez-soi, de l’expérience féminine et du corps vécu. Nous affirmerons que le chez-soi est au centre de notre constitution ontologique et subjective. Tout en prenant acte du caractère problématique du « chez-soi » dans le champ sociopolitique, et ce, tout particulièrement pour les philosophes féministes, nous soutiendrons qu’une approche féministe de la phénoménologie du « chez-soi » est nécessaire pour comprendre plusieurs aspects fondamentaux de la subjectivité humaine. Pour ce faire, nous présenterons d’abord quelques théories phénoménologiques existantes du chez-soi et de l’habitation [dwelling] qui considèrent le chez-soi comme une structure ontologique. Ensuite, nous insisterons sur trois aspects entrelacés d’une phénoménologie féministe du chez-soi : (1) le chez-soi comme fondation ontologique de la subjectivité humaine; (2) le chez-soi comme un espace genré; et (3) l’expérience corporelle d’être enceinte comme le « premier chez-soi ».

KATHLEEN HULLEY, COMPILATEUR, The Philosophy of Iris Marion Young: A Bibliography

 

ARTICLES VARIÉS

IAN ANGUS, Galilean Science and the Technological Lifeworld: The Role of Husserl’s Crisis in Herbert Marcuse’s Thesis of One-Dimensionality [abstract]

L’analyse de l’appropriation que fait Herbert Marcuse de l’argument concernant la « mathématisation de la nature » dans la Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale de Husserl démontre que Marcuse et Husserl assument tous les deux que la perception des individus réels concrets dans le monde de la vie sous-tend les abstractions scientifiques formelles et que la critique de ces dernières nécessite un retour à la perception qualificative. J’avance au contraire qu’un tel retour n’est pas possible et que les individus réels concrets sont constitués par la relation entre une perception donnée et son horizon. Nous pouvons alors combiner la critique sociale de Marcuse avec la critique théorico-perceptuelle de Husserl pour en faire une critique égologique.

DAVID MITCHELL, Existentialism is not a Humanism: Nothingness and the Non-Humanist Philosophy of the Early Sartre [abstract]

Cet article met à l’épreuve l’idée qui prend son origine dans la Lettre sur l’humanisme de Heidegger selon laquelle la pensée de Sartre demeure attachée à une conception substantielle, « humaniste », du sujet. En commençant par un examen de la critique heideggérienne dans la Lettre, je considère l’idée qui veut que l’humanisme pose l’être humain comme un mode d’étant dans le monde et rende ainsi impossible un questionnement de sa nature. Ensuite, je montre comment Heidegger a tort d’attribuer une telle perspective à Sartre. Si l’on se tourne vers La transcendance de l’ego, on voit que la phénoménologie sartrienne révèle l’être humain comme essentiellement mondain. De plus, cet engagement avec la pensée sartrienne nous permet de voir comment on peut rejeter l’humanisme tout en maintenant un sens distinct pour l’être humain. Plus spécifiquement, une relecture de L’Être et le néant clarifie comment une conceptualisation de l’être humain comme la modification du monde qu’est le néant permet d’attribuer à l’être humain un être distinct sans pour autant en faire l’étant-sujet de l’humanisme.

GUILLAUME ST-LAURENT, La solution implicite de Charles Taylor au problème de l’« historicisme transcendental » [abstract]

Notre objectif est de montrer que la théorie de l’argumentation philosophique développée par Charles Taylor apporte une solution élégante, quoiqu’implicite, au problème de l’« historicisme transcendantal » dans la tradition herméneutique contemporaine (Heidegger, Gadamer, Ricœur). Ce problème consiste à se demander comment il peut être possible à la fois (1) de désavouer l’existence de vérités « absolues » ou « anhistoriques » et (2) de reconnaître au discours philosophique sur l’« historicité » (Geschichtlichkeit) de la pensée tous ses droits, puisque ce discours demeure de facto et de jure une pensée de l’a priori. En ce sens, mes analyses se concentreront sur la façon dont Taylor parvient à justifier la thèse – en apparence contradictoire – selon laquelle la réflexion philosophique peut parvenir à des conclusions « apodictiques et pourtant ouvertes à un débat sans fin ».

MAX SCHAEFER, The Failure of Life: Michel Henry and the Ethics of Incompleteness [abstract]

Cet article se penche sur la relation problématique entre la phénoménologie de la vie et l’éthique de Michel Henry. Plus spécifiquement, nous nous demandons si l’explication de la naissance transcendantale du soi dans l’auto-génération immanente de la vie que propose Henry permet de rendre compte d’un sens de la responsabilité personnelle. Nous débutons avec une analyse de la génération du soi chez Henry et montrons comment l’essence historique du soi est structurée selon l’antinomie de l’affectivité. Nous montrons ensuite comment, pour Henry, cette histoire du soi est pleine bien qu’incomplète. En conséquence, la vie est attirée par la croissance, et cette croissance se produit dans la mesure où les êtres vivants passent à travers une série de stades du désespoir. Nous développons ces divers stades en nous tournant vers les analyses que fait Henry de l’angoisse, du désir, et de l’humilité en relation avec Kierkegaard. Nous soutenons que même s’il y a déjà un sens initial de la responsabilité à l’œuvre dans le premier éveil de l’angoisse, c’est seulement en atteignant le stade de l’humilité que le soi en vient à savoir qui il est vraiment et comment il doit se rapporter aux autres.

MARTINA FERRARI, An-Archic Past: Rethinking Negativity with Bergson [abstract]

Grâce au regain d’intérêt pour Bergson qu’a suscité le livre de Gilles Deleuze, Le bergsonisme, il est maintenant largement reconnu que le bergsonisme met la métaphysique de la présence à l’épreuve. On a cependant moins porté attention au statut de la négation ou de la négativité dans la pensée de Bergson. Au contraire de Deleuze, je soutiens que l’affirmation de Bergson selon laquelle la mémoire et la perception, le passé et le présent, diffèrent en espèce n’amène pas un effacement du négatif mais plutôt une reconceptualisation radicale de la négation en termes temporels. En pensant la négation temporellement, Bergson peut ouvrir un espace pour conceptualiser l’existence au-delà de la présence et développer une explication de la nature paradoxale du passé. Anticipant la pensée de Derrida, Bergson nous montre que le passé est ni « présent » ni « non-présent », ni une présence ni une absence.