Vol. 25, N° 1 (Printemps 2021)

THE EVERYWHERE AND THE NOWHERE OF PHENOMENOLOGICAL ETHICS
Éditeur invité : Donald A. Landes

DONALD A. LANDES, Introduction

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Comme philosophie descriptive, la phénoménologie ne semble pas avoir de place pour l’éthique. Pourtant, c’est de partout qu’émergent les questions normatives dans la tradition phénoménologique. La présente section comporte cinq articles du congrès Pour une éthique phénoménologique (2018), où deux thèmes se sont distingués : d’abord, des recherches archéologiques démontrent que l’éthique est partout et nulle part dans la phénoménologie depuis ses débuts; ensuite, la phénoménologie critique examine des questions éthiques par rapport à l’intersubjectivité et l’oppression vécues. Dans cette introduction, je propose que la place de l’éthique en phénoménologie demande une certaine logique paradoxale de l’expression, et je considère le rapport entre l’expression et l’empiétement. Cette réflexion indique une double responsabilité pour cultiver notre virtuel personnel et le virtuel que nous portons collectivement vers le futur. Je conclus par une réflexion sur comment ces idées peuvent nous aider à penser nos responsabilités à l’ère de la COVID-19.

LAURENT PERREAU, L’éthique ultime de Husserl. De l’auto-méditation à l’auto-responsabilité

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Les écrits du dernier Husserl développent une théorie du monde de la vie qui s’expose dans la Krisis de 1936 et dans les nombreux textes inédits qui lui font cortège. Si cette théorie du monde de la vie ne se présente pas, à première vue, comme une éthique ou une théorie de l’éthique (à la différence des cours prononcés par Husserl sur l’éthique et la théorie des valeurs), elle demeure marquée par une préoccupation éthique qui scelle l’unité des analyses husserliennes. Dans cet article, on cherchera à préciser les contours et la portée de cette ultime éthique husserlienne, en revenant en particulier sur le motif de l’auto-méditation (Selbstbesinnung) que Husserl érige en principe de la responsabilité individuelle et sociale.

RAWB LEON-CARLYLE, Love and the Shadow of Sacrifice: Husserl at the Limits of Relational Ethics

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Dans cet article, je considère le rôle de la relationnalité au sein des réflexions tardives de Husserl sur l’éthique et l’autoconstitution en portant un intérêt particulier à sa discussion du sacrifice. Je rappelle la manière dont Husserl comprend l’autoconstitution et la vocation comme une manière de répondre à l’obligation de choisir « ce qui, parmi les choses accessibles, est le mieux », selon la conception de Brentano. Je discute les nombreuses instances où la relation parent-enfant est utilisée par Husserl pour illustrer la valeur absolue de notre relation à un individu et comment cette même valeur triomphe sur d’autres maximes se voulant rationnelles. Bien que l’explication husserlienne de la maternité soit problématique sur plusieurs points, je soutiens qu’elle fonde l’explication offerte par Husserl de l’autoconstitution dans nos relations particulières avec autrui plutôt que dans quelque catégorie générale de nation ou d’humanité. Enfin, je considère la manière dont cette approche de la constitution phénoménologique, de la valeur et du sacrifice saurait informer des projets ultérieurs en éthique phénoménologique relationnelle.

MARIE-HÉLÈNE DESMEULES, Quelle(s) phénoménologie(s) pour l’éthique? Réactualisation éthique des descriptions des actes sociaux non-objectivants

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L’apport de la phénoménologie allemande à l’éthique a souvent été réduit aux intentionnalités et aux vécus axiologiques et affectifs, tels qu’ils furent décrits par Husserl. Or, cet apport est limité du fait que Husserl définissait d’abord l’intentionnalité comme un rapport à un objet dont nous sommes conscients. Dans ce qui suit, nous proposons d’emprunter une autre voie pour penser l’apport de la phénoménologie à l’éthique, en étudiant la phénoménologie des actes sociaux que les phénoménologues munichois développèrent en réponse à la phénoménologie husserlienne. Cette phénoménologie des actes sociaux permet de considérer, de juger et de critiquer, d’un point de vue éthique, les façons dont nous entrons en relation intentionnelle non pas avec des objets éthiques, mais avec autrui. Notre propos suivra principalement les idées développées par Reinach, Pfänder, Daubert et Scheler, et prendra pour fil directeur les actes d’adresser un impératif et une invitation à autrui.

ELLIE ANDERSON, Phenomenology and the Ethics of Love

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Les phénoménologues ont longtemps considéré l’amour comme l’une des formes centrales de l’engagement intersubjectif. Je démontre ici qu’il est également objet d’intérêt pour une éthique phénoménologique. Après avoir établi la relation de la phénoménologie à l’éthique, je démontre qu’à la fois les phénoménologies classique et existentielle considèrent l’amour comme un acte de valorisation de la personne aimée. Je soutiens qu’un second acte de valorisation est latent au sein de la phénoménologie : celui de la valorisation de la relation en tant que telle. Ces valeurs sont patentes dans la distinction qu’opère la phénoménologie entre l’amour vrai, qui génère une « perspective de différence », et l’amour faux, où l’union convoitée est manifeste de dévotion et/ou de jalousie. Parce que les scénarios hétéronormatifs qui dominent culturellement prédisposent à l’amour faux, les amants et amantes devraient chercher à créer leurs propres pactes pour l’établissement de relations éthiques. Je considère les relations non-monogames consensuelles comme exemple.

MARIE-ANNE CASSELOT, Sur l’épuisement subjectif comme problème féministe

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Dans cet article, je soutiens que l’épuisement subjectif fragilise l’individualité dans l’exécution des actes intentionnels de douter, se soucier, planifier et finalement se protéger. Ces quatre actes intentionnels sont intersubjectifs puisqu’ils sont orientés vers autrui et illustrent une relationnalité imposée (un « exister-pour-autrui » se déclinant au détriment d’un « exister-pour-soi »). L’épuisement subjectif est relatif aux individus et il affecte la subjectivité parce qu’il empêche l’individu d’entreprendre des projets existentiels individuels. Cette relationnalité imposée et toujours orientée vers autrui affaiblit l’intentionnalité d’une personne et fragilise son individualité. Une description phénoménologique révèle ces actes invisibles et non quantifiables, et comment ils influencent les intentions et les actions d’un sujet. Finalement, je soutiens que l’épuisement subjectif est un phénomène négatif impliquant des risques éthiques, épistémiques, existentiels et émotionnels pour les sujets subalternes. Ainsi, ces quatre actes intentionnels, vécus dans un contexte social inégalitaire, renforcent l’épuisement subjectif et l’imposent aux sujets subalternes.

 

ARTICLES VARIÉS

ALEX J. FELDMAN, The Real Effects of Rationality: Foucault’s Position in The Impossible Prison

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Deux comptes rendus critiques de Surveiller et punir ont, en 1978, provoqué un débat entre Foucault et quelques historiens importants. Foucault met l’accent sur l’objection suivante : en se focalisant sur les plans et les programmes non réalisés, comme le Panoptique de Bentham, son livre perd de sa réalité historique. En réponse, Foucault insiste que la vraie intention de son œuvre est de s’interroger sur l’émergence d’un nouveau type de rationalité pénale. Sa thèse n’est pas que le Panoptique se soit effectivement réalisé. Il affirme également que des types de rationalité ont leur propre efficacité, même si certains des plans et programmes qui l’exprime ne voient jamais le jour. Cet article cherche à expliquer la conception implicite de rationalité et de ses effets dans les interventions de Foucault. Il souligne aussi sa distinction évocatrice entre deux différents types d’effets : des « effets dans le réel » et des « effets de réel ».

NORMAN AJARI, Les damnés du nomos de la terre. Carl Schmitt face à Lénine et le scandale de l’internationalisme

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Cet article retrace les références au léninisme qui traversent la philosophie politique de Carl Schmitt. S’il mobilise plusieurs penseurs marxistes, Lénine est à la fois celui pour lequel il témoigne le plus d’intérêt et celui qu’il condamne le plus radicalement. Admiré pour sa notion de dictature du prolétariat, craint pour sa conception de l’ennemi, c’est finalement son internationalisme radical et sa potentielle adoption par les peuples colonisés qui constituent le scandale de la pensée de Lénine. Ce faisant, la critique de Schmitt révélera une nouvelle signification existentielle du concept marxiste d’internationalisme.

KIMBERLY MATHESON, Points, Plasticity, and the Logic of Contraction in Alain Badiou and Catherine Malabou

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Cet article présente Catherine Malabou et Alain Badiou en qualité de théoriciens de la contraction (une sorte de restriction ou de resserrement qui accompagne tout processus de transformation) et de ses opérations relatives que sont l’autoréflexivité et l’itération infinie. En s’appuyant sur ces similitudes, l’ambition de cet article est de rendre apparents les engagements formalistes respectifs de Malabou et de Badiou. Du côté de Badiou, il précise l’enjeu que représente un élément aussi contrôlé qu’une « procédure »; du côté de Malabou, il admet des enjeux formels de la plasticité qui passent souvent inaperçus en raison de son penchant pour la biologie. L’article se conclut par une vaste comparaison de ces deux penseurs quant à la description de leur potentiel et imagine les critiques que l’un pourrait susciter envers l’autre. Là où Malabou pourrait bien considérer Badiou trop limitatif quant aux contours de l’avenir, il est probable que Badiou trouve en Malabou un autre exemple de matérialisme démocratique naïf.