Babette Babich, La fin de la pensée? Philosophie analytique contre philosophie continentale. Paris, L’Harmattan, 2012; 120 pages. ISBN: 978-2296560161.

Compte-rendu de Stéphane Madelrieux, Université Lyon III.  

Il existe peu de travaux en langue française sur les relations entre philosophie analytique et philosophie continentale. La dispute de Pascal Engel (Minuit, 1997) ayant été écrit dans le but d’introduire à la philosophie analytique, on pouvait espérer qu’un livre sur le même sujet écrit du point de vue continental permettrait d’« approfondir le débat », comme l’affirme la quatrième de couverture du livre de Babette Babich. Il n’en est rien, hélas, et on peut même dire que la dispute a viré en bavardages. Il faut d’abord dire qu’il est écrit — ou traduit — dans un français plus qu’approximatif, et que les très nombreuses fautes de grammaire rendent certaines phrases inintelligibles. Contrairement au slogan célèbre, les éditions de L’Harmattan cherchent sans doute à périr en publiant le plus possible et dans la plus grande hâte. L’ouvrage réunit trois courtes études, l’une sur la montée de la philosophie analytique en France, la deuxième sur la question de la différence entre les deux types de philosophie, la dernière sur le rapport de la philosophie à la science à partir de l’affaire Sokal. L’auteure semble reprendre à son compte l’affirmation de Heidegger selon laquelle la science ne pense pas; comme la philosophie analytique se calque selon elle sur le modèle de la science, elle ne pense pas non plus; et puisque cette philosophie est aujourd’hui dominante dans le monde universitaire et éditoriale, ou tend à le devenir comme en France, il faut défendre coûte que coûte l’existence et la spécificité de la philosophie continentale contre son « appropriation » par la philosophie analytique, car « sans la philosophie il n’est pas d’accès à la pensée » (p. 99, dernière phrase).

Alors que le livre commençait par un éloge du pluralisme contre l’intolérance de la philosophie analytique qui refuserait à la philosophie continentale le statut même de philosophie, il se termine donc par une condamnation symétrique : on devine, même si l’auteure ne le dit pas explicitement, qu’à ses yeux un philosophe analytique ne pense pas encore ni même ne peut « accéder à la pensée », mais tout au plus se contente-t-il de calculer — comme si l’analyse logique était au langage et à la pensée ce que le barrage hydroélectrique est au cours d’eau. Il y a donc ceux qui savent s’ouvrir à la pensée philosophique questionnante et ceux qui cherchent à enrégimenter la pensée et le langage dans des lois pour ériger un tribunal jugeant du sens et du non-sens des énoncés. On aura reconnu des thèmes familiers de Heidegger, même si B. Babich ne fait qu’en esquisser les contours : la philosophie doit se faire non pas scientifique, mais poétique (d’où l’éloge de l’obscurité et de l’ambiguïté contre l’idéal de clarté analytique), car par la poésie l’homme manifeste le monde, au lieu de chercher à en exploiter les ressources, précisément parce que le poète a d’abord renoncé à subjuguer le langage pour le laisser advenir dans son essence. Il n’est pas sûr qu’une telle caractérisation des deux philosophies soit le meilleur moyen pour amorcer une « authentique conversation » (p. 65), comme semble pourtant l’appeler de ses vœux l’auteure. On retombe au contraire sur les accusations familières : agressivité intolérante, scientisme et technicisme, platitude du questionnement, qui font écho aux accusations inverses de dogmatisme, de mysticisme poétique, d’obscurité et de non-sens. Il semble donc que pour l’auteure rien n’ait changé  philosophiquement dans les termes du débat depuis la confrontation entre Carnap et Heidegger, même si institutionnellement la philosophie analytique en est venue à dominer le paysage. Elle emprunte d’ailleurs le plus souvent sa définition de la philosophie analytique au positivisme logique (dissolution des pseudo-problèmes de la métaphysique par le moyen de l’analyse logique du langage), et celle de la philosophie continentale à Heidegger (s’ouvrir au questionnement lui-même, plutôt que fournir des solutions) — comme si rien ne s’était passé depuis les années 1930 et comme si la diversité des deux traditions pouvait être réduite aux conceptions propres d’une ou deux figures aussi marquantes soit-elles. Et de fait, elle écarte négligemment et sans examen réel les tentatives de dépassement de l’opposition par des philosophes comme Rorty, Putnam, Cavell ou Taylor comme étant encore pleinement analytiques, sous prétexte qu’ils sont de formation analytique (p. 48-49). Elle ne mentionne pas le rapprochement entre tradition analytique et tradition herméneutique tenté par des disciples de Wittgenstein comme G. H. Von Wright dans leur opposition au positivisme. Et, de l’autre côté, elle reproche à quelqu’un comme Bruno Latour de n’être pas assez critique et d’accorder trop de valeur à la science — sous prétexte qu’il est sociologue, donc scientifique! —, si bien qu’au final seuls Nietzsche et Heidegger semblent être dignes à ses yeux d’être considérés comme des philosophes véritablement continentaux…

Une même négligence gouverne son étude sur la montée de la philosophie analytique en France. Le phénomène est étudié uniquement à partir de l’élection de Claudine Tiercelin au Collège de France, en reprenant à son compte le reportage qu’en avait fait Le Nouvel Observateur dans un article particulièrement mal informé d’Aude Lancelin. Nous suggérons à Babette Babich un petit tour des universités françaises pour réévaluer son jugement sur la place de la philosophie analytique dans ce pays. Qu’elle monte, c’est certain, puisqu’elle ne pouvait pas descendre, partant de zéro. Qu’elle y soit acceptée comme manière légitime de faire de la philosophie et que les principales figures de cette tradition y soient enseignées au même titre que celles de la philosophie continentale, c’est loin, très loin d’être le cas. Il faut dire que les philosophes analytiques n’ont pas l’apanage de l’intolérance. L’article d’Aude Lancelin (Le Nouvel Observateur, 14 juin 2011) se terminait d’ailleurs par cette citation d’une « disciple de Derrida » : « Vous voulez savoir qui gagnera à la fin ? […] C’est nous qui allons gagner. Ils peuvent se faire élire où ils veulent, ils peuvent pérorer à Oxford ou Acapulco, mais ils n’ont pas d’œuvres dignes de ce nom. Or vous savez quoi? À la fin, c’est l’œuvre qui gagne. » Pas de pensée, pas d’œuvre… Jacques Bouveresse, qui a précédé Claudine Tiercelin au Collège de France après avoir succédé à Jules Vuillemin, a rappelé dans un entretien (http://cahiers.kingston.ac.uk/interviews/bouveresse.html) une conversation qu’il a eue avec Derrida lorsqu’il cherchait à lui faire ouvrir un livre de Quine, alors invité au Collège de France par Vuillemin :

j’ai dit à Derrida “vous devriez lire Quine”, parce qu’entre lui et vous il y a une similitude de problème, tout ce problème de l’indétermination de la signification, l’inscrutabilité de la référence, toute cette question de l’indécidabilité. Je pensais vraiment qu’il aurait dû lire Quine. Et là il m’a répondu, cela m’est resté dans l’esprit, “oh, vous savez, un philosophe comme Quine, qui n’a pas lu Hegel, Husserl et Heidegger, ne peut être que naïf, donc il ne peut pas être un grand philosophe.” C’était ça la situation.

Et c’était en 1979. Plus de trente ans plus tard, Aude Lancelin, pourtant agrégée de philosophie, l’orthographie « Quayle ».  Mais qu’importe, puisqu’il est apparemment de ceux qui ont cherché à « étouffer [l’émerveillement philosophique] sous des réponses toutes faites » (p. 59)… On ne peut bien sûr que saluer, au détour d’une page, la formule de Babich selon laquelle « ce n’est qu’avec […] un pluralisme pragmatiste qu’il sera possible d’étendre nos horizons ou limites conceptuelles pour embrasser d’autres perspectives » (p. 22), mais l’ensemble du livre dément ce généreux idéal, puisque non seulement la philosophie analytique n’est jamais considérée positivement et selon ses perspectives propres, mais les efforts mêmes de ces authentiques pragmatistes pluralistes que sont Rorty et Putnam pour dépasser le clivage y compris au niveau institutionnel n’ont pas été pris au sérieux. En bref, l’occasion d’avoir en langue française un livre sur la question écrite du point de vue continental est manquée, et la bien mauvaise défense de la philosophie continentale qu’on y trouve fera peut-être encore plus que le plaidoyer de Pascal Engel pour donner aux Français l’envie de s’intéresser à la philosophie analytique.