Jan 062013
 

John Mullarkey et Beth Lord (dirs), The Continuum Companion to Continental Philosophy. London: Continuum, 2009, viii+417 p. ISBN 978-0-8264-9830-4. 

Compte rendu d’Yves Laberge, Chercheur associé du Centre institutionnel de recherche en éducation, environnement, écocitoyenneté, Québec.

Ce collectif de quinze chapitres inédits présente, comme son titre l’indique, la philosophie continentale, c’est-à-dire l’étude de la tradition philosophique européenne – en excluant de ce corpus les auteurs anglais – observée selon un point de vue britannique ou, par extension, anglo-saxon. D’ailleurs, la plupart des collaborateurs à cette publication des Éditions Continuum proviennent d’universités d’Angleterre ou des États-Unis; aucun Canadien n’a été convoqué parmi les contributeurs.

Le chapitre d’introduction de Beth Lord délimite les études de ce livre, axé essentiellement sur la pratique actuelle; mais elle refuse nettement de définir ce qu’est la philosophie continentale, se contenant d’inviter le lecteur à découvrir l’ensemble de l’ouvrage (8). Du même souffle, Beth Lord n’hésite pas à situer ce collectif par rapport aux ouvrages similaires qui le précèdent pour montrer certaines des limites des autres ouvrages sur ce sujet, car ceux-ci sont trop nombreux à faire cesser leur survol juste après le poststructuralisme (1). L’ouverture interdisciplinaire, voire transdisciplinaire des auteurs constitue l’un des apports les plus appréciables de cet ouvrage qui sur ce point devrait inspirer les universitaires canadiens, trop souvent enfermés dans leurs cadres disciplinaires stricts (11).

Les premiers chapitres délimitent le terrain. Avec une prudence méthodologique peu fréquente mais tout à fait appropriée, le chapitre d’ouverture qui suit la présentation identifie dans son titre trois paradigmes et un millier d’exceptions (9). Les trois voies principales ici retenues par James Burton sont celles de Jacques Derrida, Alain Badiou et Gilles Deleuze (10). Le premier paradigme correspond à « la possibilité de l’impossible », pour lequel le concept de « différance » emprunté à Derrida constitue une sorte d’emblème (« epitome ») (14). Le second paradigme sera « la possibilité de la philosophie » autour d’Alain Badiou, tandis que le troisième paradigme, centré sur les travaux de Gilles Deleuze, propose de considérer la philosophie comme la discipline qui crée des concepts (22). On trouvera également dans ce chapitre quelques définitions de la philosophie continentale, dont la plus usuelle, voulant caractériser un champ d’études des universitaires anglophones qui émerge dans l’après-guerre et qui s’intéresse spécifiquement aux œuvres postkantiennes publiées dans d’autres langues que l’anglais, et particulièrement en allemand et en français (11).

La suite des chapitres est organisée thématiquement, et non chronologiquement, abordant successivement des thèmes comme la métaphysique, la conscience, la différence, l’éthique, le marxisme, la psychanalyse, le féminisme, la philosophie de la vie (Nietzsche ; Bergson), puis des intersections de la philosophie avec la science, les arts, puis la littérature. Le dernier chapitre s’ouvre vers le futur de la philosophie continentale.

Indéniablement, les universitaires du Canada qui peuvent travailler et lire dans les deux langues officielles se trouvent dans une position idéale pour observer la manière dont la philosophie continentale se fait et se construit, avec ses thèmes de prédilection, ses chouchous, ses oublis, ses déséquilibres et ses distorsions. Ce que les chercheurs anglophones retiennent de la philosophie continentale, et notamment de la philosophie française, pose un vif contraste avec les pratiques usitées en France ou au Québec. Ces contrastes quant aux auteurs privilégiés par les anglophones et les francophones sautent aux yeux et apparaîtront encore plus frappants pour la génération ayant appris la philosophie au siècle dernier. Pourtant, ces choix subjectifs (mais non arbitraires) sont annoncés par les coresponsables dès le début de l’ouvrage (2), et repris dans le chapitre suivant (10). Les coresponsables de ce livre sont pleinement conscients de la subjectivité de leur lecture et le soulignent à l’occasion; dans le dernier chapitre, John Mullarkey rappelle à juste titre que la « réception de la pensée européenne dans le monde anglophone n’est pas la même chose que la pensée européenne elle-même » (261). De plus, John Mullarkey oppose la carrière d’un Jacques Derrida obligé d’enseigner toute sa vie à l’étranger à celle de l’académicien Michel Serres qui, célébré en France, est ignoré en Grande-Bretagne, et de ce fait, dans ce livre (261).

L’une des forces de ce livre de John Mullarkey et Beth Lord réside dans sa dernière portion, qui ne devrait pas être considérée comme une simple succession d’annexes. D’abord, le glossaire (« Glossary ») contient des notices d’environ une page chacune sur une trentaine de philosophes du continent (comme Adorno, Arendt, Sartre) et quelques courants de pensée comme l’existentialisme, la phénoménologie, le marxisme et le structuralisme (279-323). Il manque toutefois à ce survol un concept essentiel : le postmodernisme. On découvre ensuite une chronologie de la philosophie avec les œuvres essentielles publiées entre 1750 et 2008 (326-369). Une liste de revues et d’associations, des sites Internet, une abondante bibliographie et un index complètent ces ressources utiles.

A ce propos, la lecture de l’index en fin de volume constitue en soi un exercice révélateur sur les déséquilibres de ce collectif, à la mesure de la perception de plusieurs universitaires anglo-saxons sur la philosophie continentale (411 et sq.). Comme on pourrait s’y attendre, les cinq philosophes allemands les plus cités sont naturellement Heidegger, Kant, Hegel, Marx et Nietzsche. Étonnamment, Adorno est maintes fois cité, mais pas son collègue Horkheimer ; Lacan y est plus cité que Freud; Jung n’y est même pas mentionné. Autre surprise de taille dans cet index, Sartre y est moins cité que Derrida, Deleuze et Michel Foucault qui obtiennent dans ce panorama la part du lion parmi les penseurs français. Le plus surprenant est d’y retrouver une autre confirmation de l’engouement disproportionné des professeurs britanniques pour certains auteurs français comme Félix Guattari, Alain Badiou, Jean-François Lyotard, voire Jacques Rancière, qui sont mentionnés plus souvent que Bergson ou Gaston Bachelard. Néanmoins, Louis Althusser reçoit ici sa juste part en étant cité une quinzaine de fois, ce qui reste inférieur à d’autres penseurs comme Derrida, Deleuze et Badiou, qui sont les vedettes de ce livre. Lukács n’a ici droit qu’à une seule mention, et Walter Benjamin n’en reçoit que deux. Et curieusement, des philosophes essentiels du 20e siècle comme Albert Camus et Edgar Morin (l’auteur de L’Homme et la mort et de La Méthode) sont totalement absents de ce livre, comme le confirme l’index. Cet exercice quantitatif ne rend certainement pas justice aux auteurs ni aux responsables de ce collectif, mais il s’impose lorsqu’on prétend fournir une présentation équilibrée d’un domaine d’études; il est confirmé par ailleurs par le contenu des chapitres de ce recueil.

Cependant, et en dépit des réserves qui précèdent, ce regard anglo-saxon sur une partie de la philosophie européenne et de ce que l’on a nommé la « French Theory » (conceptualisée par François Cusset dans son livre portant d’ailleurs ce titre laissé en anglais) comporte aussi, on peut l’imaginer, certains aspects positifs et constructifs pour la compréhension de la philosophie telle qu’elle se pratique de nos jours. D’ailleurs, John Mullarkey et Beth Lord insistent sur leur volonté de montrer la philosophie dans sa pratique; en ce sens, les disproportions observées et signalées plus haut ne sont pas inventées mais découlent plutôt de la manière particulière dont la philosophie est enseignée (et de ce fait reproduite et perpétuée) dans les pays anglo-saxons. Ainsi, la présence (ou la réintroduction) dans ce panorama d’un penseur comme Louis Althusser, pratiquement absent des études philosophiques en France et encore plus au Canada, me semble rétablir un oubli injustifié. Indéniablement, la pensée d’Althusser, notamment à propos des idéologies, avait été marquante en France mais aussi en Grande-Bretagne durant les années 1970, à la suite des travaux des chercheurs en « Cultural Studies » autour de Stuart Hall qui accordaient une importance primordiale à Althusser, comme en fait foi ici l’excellent chapitre de Bill Martin sur la pensée marxiste continentale. En France, la présence d’Althusser semblait parfois devenue encombrante après les années 1980 (pour de mauvaises raisons qui n’avaient rien à voir avec son discours) dans certains milieux philosophiques et même en science politique.

Après deux lectures de ce Continuum Companion to Continental Philosophy, je ne crois toutefois pas que ce recueil puisse servir aux étudiants de premier cycle ni comme initiation à ce domaine d’études et ce, pour plusieurs raisons. Telle que perçue et conceptualisée par les observateurs anglo-saxons, la philosophie continentale semble distordue si on la compare à des présentations générales de la philosophie française ou allemande. Ces différences sont plus faciles à constater si on peut lire le français et l’anglais, et si l’on fréquente les ouvrages et les manuels de philosophie dans ces deux langues. Or, on aurait tort de vouloir dénigrer trop rapidement la philosophie continentale car son influence sur l’histoire des idées et sur la manière dont la philosophie est enseignée est immense, compte tenu de poids démographique et de la surabondance de publications en langue anglaise, qui semble parfois laisser dans un isolement relatif ce que les enseignants francophones peuvent penser des philosophes français. Sur le plan pédagogique, les chapitres proposent des survols instructifs de plusieurs aspects ou sous-thèmes de la philosophie continentale, mais ils ne sont pas pour autant des leçons ni des modèles pédagogiques et ne comprennent pas toujours des définitions utiles de tous les termes employés. En revanche, pour le professeur ou pour un étudiant de maîtrise, ce livre apporterait certainement des idées stimulantes, voire inspirantes, et un regard de l’extérieur qui permet le recul, pour mieux avancer ensuite.