Jan 062013
 

Arto Laitinen et Constantin Sandis (dirs) Hegel on Action. London: Palgrave Macmillan, 2010; 302 pages. ISBN 978-0-230-22908-2.

Compte rendu de Martin Thibodeau, Université Saint-Paul, Ottawa.

Hegel on Action est un livre qui arrive à point nommé. En effet, cet ouvrage qui regroupe une quinzaine d’articles, dont certains furent déjà publiés, mais dont la plupart paraissent pour la première fois, est consacré à un thème qui, depuis quelques décennies, a suscité un intérêt sans cesse grandissant et alimenté de vifs débats dans le domaine des études hégéliennes. Certes, cet intérêt pour la philosophie hégélienne de l’action a été et continue d’être nourri par des auteurs appartenant à la tradition dite « européenne » et « continentale », mais ce sont des penseurs liés plus ou moins étroitement à la tradition analytique anglo-américaine qui lui ont récemment insufflé une vitalité renouvelée et imposé de nouvelles perspectives et orientations. D’ailleurs, plusieurs des contributions qui composent Hegel on Action proviennent d’auteurs qui se rattachent à cette dernière tradition. En somme — et tel est ce que laissent entendre Arto Laitinen et Constantin Sandis dans leur propos introductif —, cet ouvrage se présente comme un bilan, bien sûr, provisoire sur ces débats qui ont actuellement cours à propos de la philosophie hégélienne de l’action.

Hegel on Action est divisé en sept sections qui abordent autant d’aspects liés à ces débats. Comme il est ici impossible de rendre compte de chacune de ces sections, nous limiterons notre propos à l’une d’entre elles qui, à nos yeux, soulèvent des enjeux particulièrement intéressants et qui sont au cœur de ces débats. Ainsi, la deuxième section porte plus spécifiquement sur les dimensions sociales et historiques de la philosophie hégélienne de l’action et contient les contributions de Robert Pippin (chap. 4) et de John McDowell (chap. 5). Dans son article intitulé Hegel’s Social Theory of Agency : the « Inner-Outer » Problem, Pippin reprend l’opposition qui avait déjà été forgée par Charles Taylor dans un article intitulé Hegel and the Philosophy of Action (1983) entre, d’une part, ce que ce dernier estimait être la théorie spécifiquement moderne de l’action et qu’il qualifiait de « causaliste » et une autre théorie qu’il attribuait à Hegel et qu’il qualifiait plutôt de « finaliste » et d’« expressive ». Certes, affirme Pippin, Hegel adhère à la conception selon laquelle l’action en bonne et due forme est l’œuvre d’un sujet qui a agi volontairement et intentionnellement. Cependant, toute la question, bien sûr, est celle de savoir ce que veut dire agir ainsi. Pour Pippin, la réponse que fournit Hegel à cette question s’appuie sur le rapport entre « intériorité » — qui, pour la théorie moderne causaliste a son lieu exclusif dans l’esprit du sujet agissant et constitue la cause ou l’intention — et l’action proprement dite qui, toujours selon le schème causaliste, n’est rien d’autre que l’effet extériorisé de l’intention par la volonté du sujet agissant. Dans le prolongement de l’interprétation de Taylor, il soutient que Hegel refuse cette distinction tranchée entre intériorité et extériorité et plaide pour une conception selon laquelle ces deux aspects sont pensés dans leur unité, unité que Pippin, n’hésitant pas à reprendre le vocabulaire hégélien, qualifie de « spéculative ».  

Cette conception, précise-t-il, exige que soit étendu ou élargi — et ce, autant en amont qu’en aval — ce qui peut être désigné comme étant le cadre temporel de l’action. De fait, une action n’est jamais isolée ou seule ; elle est toujours inscrite dans un réseau ou une série d’actions qui en définit le contexte et qui — en partie, à tout le moins — en détermine le contenu et l’horizon. Ce qui implique que le sens et la signification d’une action ne sont pas exclusivement déterminés à partir d’elle-même, mais aussi en regard de ce réseau d’actions passées et futures, antérieures et postérieures dans lequel elle s’insère. Par ailleurs, en ce qui a trait au sujet agissant, il n’est pas, lui non plus, un être isolé et seul, mais il vit dans un monde social et historique donné, dans le cadre d’institutions qui, chacune à leur manière, contribuent à forger son identité et à orienter ses actions. Ensuite, un tel sujet, comme l’avait d’ailleurs déjà souligné Taylor, n’a pas un accès immédiat et privilégié à ses désirs et croyances, mais il en a, en fait, une compréhension qui peut être partielle, provisoire, voire erronée. Aussi est-ce la raison pour laquelle il arrive souvent que le sujet agissant ne découvre le véritable sens de ses intentions et de ses actions qu’a posteriori, qu’après avoir agi. Autrement dit, le processus en vertu duquel le sujet en vient à définir ses intentions n’en est pas un de type strictement subjectif et individuel, mais il est une démarche qui engage à la fois l’intériorité et l’extériorité, la subjectivité et l’objectivité, et cette démarche a une dimension éminemment sociale et historique. Pour Pippin, c’est cette démarche que Hegel s’attache à définir dans les termes d’un processus de « reconnaissance » (Anerkennung), processus qui est à la fois intersubjectif, social et historique et qui, à ses yeux, constitue le fondement normatif sur lequel s’appuie la théorie de l’action défendue par Hegel.

Dans Towards a Reading of Hegel on Action in the « Reason » Chapter of the Phenomenology, John McDowell s’attaque à cette interprétation de Pippin et soutient qu’elle ne rend justice ni à la théorie hégélienne de l’action proprement dite ni à l’ensemble de sa philosophie. Selon McDowell, en effet, l’accent que met Pippin sur le modèle de la reconnaissance et sur la dimension institutionnelle de l’action repose sur une compréhension erronée de la conception hégélienne du rôle et du statut de la raison dans la détermination des normes ou des principes de l’agir. Certes, estime-t-il, Pippin voit juste en soutenant que Hegel défend une conception de la raison comprise comme étant autonome et législatrice, conception qui, à cet égard, s’inscrit dans le prolongement de celle qui est portée par la philosophie critique de Kant. Cependant, McDowell croit que Pippin a tort de maintenir que Hegel infléchit le transcendantalisme ou ce qu’il appelle le  « constructivisme » kantien vers un « constructivisme » de type social ou « communautaire » (communal). Pour lui, la conception de la raison que défend Hegel ne doit pas être comprise comme une forme de constructivisme ou d’antiréalisme, mais plutôt comme une version post-kantienne de réalisme métaphysique. En d’autres mots, Hegel, soutient McDowell, conçoit la distinction entre la raison et la nature ou encore celle entre les êtres humains (rationnels) et les autres êtres vivants non pas comme une différence biologique (ni comme étant le résultat d’un processus social et historique), mais bien comme une différence de nature proprement métaphysique (84).

Mais, si cette conception est bien celle qui appartient en propre à Hegel, alors il s’avère également inexact de maintenir que ce dernier définit la rationalité et la normativité de l’action dans les termes d’un processus social et historique de reconnaissance. Une telle conception, rétorque McDowell, est porteuse de conséquences potentiellement relativistes, voire sceptiques qui, bien sûr, ne correspondent ni à la lettre ni à l’esprit de l’hégélianisme. Bien au contraire, Hegel défend une conception selon laquelle la norme de l’action trouve ses assises dans ce qu’il désigne comme étant « l’espace de la raison » (the space of reason), espace auquel se rapporte nécessairement tout agent considéré comme rationnel et libre. Pour McDowell, c’est bien plutôt à partir de cette conception qui peut être qualifiée de réaliste que Hegel développe les différents éléments de sa théorie de l’action dans la Phénoménologie de l’esprit, mais aussi dans l’Encyclopédie des sciences philosophiques et dans les Principes de la philosophie du droit.

À bien des égards, Hegel on Action est un livre remarquable qui fera date et qui s’imposera assurément comme un ouvrage de référence dans le domaine des études hégéliennes en langue anglaise. Comme nous l’avons souligné, il propose un bilan ou une vue d’ensemble de débats qui, depuis quelques décennies, n’ont eu de cesse de s’intensifier et de se diversifier, et ce, tant chez les spécialistes de la philosophie de Hegel œuvrant au sein de la tradition européenne et continentale que chez des penseurs provenant plutôt de la tradition analytique anglo-américaine. En somme, il y a fort à parier que Hegel on Action prendra, pour ainsi dire, le relais de Hegel and the Philosophie of Action qui, publié en 1983, fut le dernier ouvrage en langue anglaise à proposer un tel bilan.

Cela étant — et tel est le seul reproche que nous croyons devoir adresser aux responsables de publication —, cet ouvrage aurait dû contenir quelques contributions en traduction anglaise d’auteurs appartenant à la tradition française des études hégéliennes. Il nous semble, en effet, plutôt discutable de publier un ouvrage qui se présente comme un bilan des débats actuels sur la philosophie hégélienne de l’action, mais qui ne compte aucun essai d’auteurs provenant de cette tradition qui a pourtant fourni et qui continue de fournir des contributions aux études hégéliennes qui sont parmi les plus originales et les plus significatives. Hegel on Action aurait sans nul doute bénéficié de recueillir ne serait-ce qu’une ou deux contributions en traduction anglaise d’auteurs tels que Gilles Marmasse, Jean-François Kervégan ou Franck Fischbach.