Sep 112012
 

Rolf J. Goebel (dir.), A Companion to the Works of Walter Benjamin. Rochester, NY : Camden House, 2009; xiii+314 p. ISBN 978-1571133670.

Compte rendu d’Yves Laberge, Université Laval. Publié dans Symposium 16:2 (2012).

Comme tout bon « Companion », ce recueil de douze chapitres ne comprend pas d’écrits du philosophe Walter Benjamin (1892-1940) mais plutôt une série d’études récentes et inédites sur différents aspects de son œuvre touchant à la fois la théorie sociale, la philosophie de la culture, les études urbaines, la sociologie de l’art, et la modernité en général. Penseur phare de la modernité, il reste une influence décisive sur des philosophes aussi divers que Theodor Adorno, Michel Foucault, et Jean-Michel Palmier. Le responsable, le professeur Rolf J. Goebel, est germaniste et encyclopédiste à l’Université de l’Alabama à Huntsville; il est déjà l’auteur de plusieurs livres en anglais et en allemand.

Pratiquement tous les textes de ce livre développent un thème ou un aspect très précis (et parfois ténu) provenant des écrits de Walter Benjamin, laissant le plus souvent de côté sa vie privée. Le but avoué du responsable est d’actualiser la pensée, les thèmes et les concepts de Walter Benjamin (16). A titre d’exemples, retenons deux chapitres. Dans l’un des chapitres les plus originaux de l’ensemble, Bernd Witte démontre que la théorie de Walter Benjamin sur l’actualité du narrateur (« Der Erzähler », 1936) anticipait déjà ce que Pierre Nora allait formuler en 1984 avec son concept des « lieux de mémoire » (95). Ailleurs, Eric Jarosinski démontre comment la part autobiographique de certains textes de Walter Benjamin se dissimule, se transpose, se métamorphose et réapparaît subtilement dans certaines chroniques de l’écrivain allemand. Le dernier chapitre évoque des aspects peu étudiés de l’œuvre de Benjamin touchant à l’identité sexuelle et au genre, ce qui permet de revenir sur la lecture que Benjamin a faite des œuvres de Baudelaire sur les passages couverts de Paris qui caractérisent, selon eux, le 19e siècle. Les autres chapitres du livre abordent, successivement, la critique du langage formulée par Walter Benjamin, le baroque, ou encore l’amitié entre Walter Benjamin et Adorno.

Il faut ici féliciter le professeur Rolf J. Goebel du choix des auteurs ayant participé à ce livre; bien qu’ils soient inconnus, tous sont des spécialistes de la pensée de Walter Benjamin et ils parviennent à illuminer ses idées principales ou à en donner des prolongements souvent rigoureux. J’ai rarement lu un ouvrage aussi précis quant aux citations et aux sources convoquées : les ouvrages de Benjamin mentionnés par les différents auteurs sont d’une grande diversité et les extraits sont toujours appropriés et très pertinents pour alimenter l’argumentation. Fidèles à la méthode même de Walter Benjamin, la plupart des chapitres adoptent des perspectives résolument transdisciplinaires, ce qui mérite d’être souligné. Il n’y a pas beaucoup de longueurs dans ce livre. Mon seul bémol serait le manque de citations provenant d’ouvrages en français de la part des auteurs de ce livre; on néglige par exemple les travaux fondamentaux de Jean-Michel Palmier qui a pourtant écrit tant de pages lumineuses sur l’Allemagne des années 1920 et sur Walter Benjamin en particulier.

Parmi la douzaine d’experts réunis ici, c’est probablement le Professeur Bernd Witte qui réussit le mieux à cerner en seulement quelques mots la personnalité et la marque indélébile laissée par Walter Benjamin, qui est présenté comme rien de moins qu’un « initiateur de l’École de Francfort » et un marxiste « non orthodoxe » (91). Mais c’est Wolfgang Bock qui lui rend l’hommage le plus enviable, décrivant Walter Benjamin comme un déconstructionniste « avant la lettre » (23, en français dans le texte).

Ce livre étoffé confirme à quel point la pensée et les intuitions de Walter Benjamin demeurent d’actualité encore de nos jours, et à quel point ses écrits théoriques restent fondamentaux pour tout chercheur s’intéressant à la théorie critique. Certains aspects de sa pensée ne prennent du sens qu’à notre époque virtuelle, comme le soutient Lutz Koepnick au cinquième chapitre (113). On réalise aussi à quel point la contribution de Walter Benjamin demeure centrale dans l’enseignement de la philosophie en langue allemande et dans une moindre mesure en langue anglaise, mais beaucoup moins dans notre langue, en dépit du fait que ce philosophe francophile ait résidé en France et longuement écrit sur Paris.

Naturellement, ce Companion to the Works of Walter Benjamin ne prétend pas servir d’initiation à l’œuvre de ce grand penseur allemand; les livres de la plume de Walter Benjamin sont pratiquement tous disponibles en français et demeurent naturellement une porte d’entrée privilégiée. Cependant, les chercheurs déjà familiers avec les œuvres de Benjamin ou avec les représentants de l’École de Francfort ne pourront manquer d’être stimulés par les analyses et les prolongements contenus dans ces chapitres qui touchent les questions les plus centrales et actuelles des sciences de l’Homme : la langue, la ville, la modernité, le genre. La redécouverte, le questionnement, l’approfondissement des grands concepts propres à Walter Benjamin ne peuvent manquer de nous stimuler, notamment sa théorie sur la mémoire culturelle (voir surtout les excellents chapitres de Marc de Wilde et de Bernd Witte). Philosophe de la modernité et penseur intuitif, Walter Benjamin gagne à être relu.