Juil 062011
 

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Hervé Le Baut, Présence de Merleau-Ponty. Paris, L’Harmattan, 2010; 390 pages. ISBN 978-2296129191.

Compte rendu de Jérôme Melançon, Université de l’Alberta, campus Augustana. Publié dans Symposium 15:2 (2011).

L’ouvrage d’Hervé Le Baut, Présence de Merleau-Ponty, est extrait du second tome d’une thèse soutenue en 2007, mais dont l’écriture remonte à 1970. Dans ce livre, Le Baut se donne la tâche d’établir la biographie de l’œuvre de Merleau-Ponty en interrogeant les autres œuvres qui l’ont reprise, critiquée, ou qui lui ont donné écho. Tout travail biographique sur Merleau-Ponty est aujourd’hui difficile : puisqu’il n’a pas été entamé lorsque ses contemporains étaient en vie, il ne reste aujourd’hui que de rares témoignages écrits. Prenant Merleau-Ponty au mot et suivant l’idée que toute approche de l’Être ne peut être qu’indirecte et latérale, Le Baut brosse un portrait de Merleau-Ponty par le biais du travail des philosophes contemporains et des interprètes plus récents et s’interroge sur sa présence dans la philosophie française.

La première partie du livre s’attache à retracer les relations et contacts entre Merleau-Ponty et ses contemporains. Le Baut offre nombre de citations retrouvées dans ce qui semble être l’ensemble des textes où figure Merleau-Ponty, ne serait-ce qu’au passage ou dans les notes. Il montre ainsi que Merleau-Ponty partageait une même recherche avec Jean Hyppolite et Jean Beaufret. En mettant l’accent sur leur amitié et leur appréciation mutuelle, il replace Merleau-Ponty dans le contexte philosophique de l’époque. Il dévoile aussi que Merleau-Ponty et Hyppolite partageaient le projet de rédiger ensemble un ouvrage intitulé « Existence et vérité » (25).

Passant à la génération suivante des philosophes français, Le Baut dépeint un Louis Althusser ambivalent par rapport à Merleau-Ponty, hésitant entre l’admiration et la dénonciation. Le chapitre est tout aussi hésitant, tournant davantage autour de la question du rapport de la philosophie et de la psychanalyse (domaine de spécialisation de Le Baut) que de celle du marxisme, qui fut pourtant centrale à la pensée des deux philosophes. Il tente ensuite d’effacer l’angle mort que constitue le rapport de Michel Foucault à Merleau-Ponty, bien que les traces de sa présence au-delà des critiques répétées soient difficiles à retrouver. De telles traces sont plus visibles chez Jean-Toussaint Desanti, qui a connu Merleau-Ponty et fut proche de lui et en a ainsi parlé plus ouvertement et fréquemment, ou encore chez Jean-François Lyotard, dans l’œuvre duquel se révèle une inspiration merleau-pontyenne. Nous trouvons dans ces chapitres les deux approches qu’adopte Le Baut : ou bien le chapitre se concentre sur la relation personnelle d’un philosophe à Merleau-Ponty, ou bien il se concentre sur les livres de l’autre philosophe tout en établissant des parallèles allusifs à l’œuvre de Merleau-Ponty.

Il est cependant frappant que, dans ces quatre chapitres consacrés à des philosophes s’étant occupés sans cesse de politique, la philosophie politique de Merleau-Ponty soit à peine mentionnée. En fait, et c’est là une de ses faiblesses centrales, tout l’ouvrage escamote la politique, qui fut pourtant un souci et un thème constant pour Merleau-Ponty.

Parlant de Gilles Deleuze, Le Baut est au plus près des textes, montrant connivences et proximités. Nous voyons au mieux dans ce chapitre les questions et ouvertures que Merleau-Ponty a léguées aux philosophes de la génération suivante, ainsi que l’ampleur de leurs critiques. De même, le chapitre sur Jacques Derrida, mesurant son rapport à Merleau-Ponty, à Jean-Luc Nancy, ainsi que celui de Nancy à Merleau-Ponty, montre Le Baut à son meilleur, offrant une fine synthèse des textes, dévoilant tout ce qui se joue dans le concept de chair ainsi que les enjeux des lectures de Merleau-Ponty et les nombreux rapports médiatisés au sein de la philosophie française. De là, nous comprenons mieux l’attitude exemplifiée par Michel Henry, qui feint de balayer l’œuvre de Merleau-Ponty du revers de la main tout en lui reconnaissant une dette majeure.

Au fil de cette première partie de son livre, portant sur « Merleau-Ponty et ses pairs », Le Baut soulève un problème important dans l’histoire de la philosophie : pourquoi les philosophes qui furent ses contemporains rejettent-ils ou critiquent-ils Merleau-Ponty de manière si véhémente, alors même qu’ils lui doivent tant? Autrement dit, pourquoi déforment-ils la pensée qui a rendu possible la leur? La réponse se trouve peut-être dans les chapitres qui terminent cette première partie et reviennent à la génération de Merleau-Ponty : entre lui et Levinas, simple incompréhension due à la différence de leurs projets et menant à une importante confrontation; entre lui et Ricœur, travail en parallèle, tous deux entretenant un rapport direct à Husserl, mais prolongeant sa pensée dans des directions différentes.

La seconde partie du livre porte sur les interprètes de Merleau-Ponty, la plupart étant toujours vivants au moment de l’écriture du livre. Une place importante est donnée à Claude Lefort, décédé depuis, et présenté comme le gardien des œuvres et de la pensée de Merleau-Ponty. Ce chapitre est le seul à aborder la politique, bien que ce ne soit que par le biais d’une énumération des thèses de Lefort sur Merleau-Ponty. Les chapitres suivants, portant sur Henri Maldiney et Jean-Claude Garelli, montrent comment une œuvre peut se nourrir d’une autre et d’un contexte partagé, Le Baut établissant par exemple un rapport entre Garelli et Artaud, et Garelli et Merleau-Ponty, lui-même en rapport avec Artaud. Nous aurions d’ailleurs souhaité en savoir plus sur ce dernier rapport : Le Baut note qu’il n’a pas été suffisamment élaboré, sans pour autant se mettre à la tâche.

Le reste des interprètes (Françoise Dastur, François Heidsieck, Renaud Barbaras, François George – publiant plus récemment sous le nom de François-George Maugarlonne –, Michel Lefeuvre, Bernard Sichère, Vincent Peillon, Jean-Marie Tréguier et Emmanuel de Saint-Aubert) sont présentés en tant qu’ils offrent diverses manières de donner une cohérence à l’œuvre de Merleau-Ponty. Cependant, Le Baut les refuse toutes, et nous voyons ici ce qui est peut-être le résultat de l’exercice scolastique obligé de la revue et réfutation de la littérature. Ces « bulletins », comme les appelle Le Baut (326), sont autant de réfutations des critiques soulevées par ces interprètes et autant de refus d’attribuer quelque idée de Merleau-Ponty que ce soit à d’autres penseurs. Le Baut désire rendre « Merleau-Ponty tel qu’en lui-même » (353), le séparant surtout de Sartre et Beauvoir, mais aussi de Husserl et de Heidegger.

Le chapitre consacré au travail pourtant innovateur et irremplaçable d’Emmanuel de Saint-Aubert présente une attaque particulièrement virulente et illustre le procédé par lequel Le Baut s’en prend à toute interprétation divergente à la sienne, passant de la rare réfutation à de fréquentes attaques ad hominem. Le Baut présente ainsi les énoncés des trois ouvrages de Saint-Aubert qu’il juge être problématiques, sans pour autant s’appliquer à les réfuter, préférant utiliser l’ironie et l’exclamation à leur encontre. Il reproche aussi à Saint-Aubert d’annoncer trop souvent les volumes encore à venir de son travail sur Merleau-Ponty, alors qu’il annonce lui-même sans cesse, dans l’ouvrage et en quatrième de couverture, la publication prochaine d’une biographie, ou vie, de Merleau-Ponty. Notons d’ailleurs que l’absence de ce livre des figures de Sartre, Beauvoir et Lévi-Strauss (et peut-être celle de Lacan, n’apparaissant qu’en filigrane), qui pourrait être critiquée, est due à leur inclusion dans la biographie à venir.

Surtout, eu égard à Saint-Aubert, Le Baut s’abstient de se confronter à la question la plus importante, qu’il soulève pourtant face au projet de revoir toute la philosophie de Merleau-Ponty à la lumière de ses inédits : « peut-on véritablement tout mettre sur le même plan et amalgamer les textes signés Merleau-Ponty, les Notes de cours ou de travail non revues et publiées, les refus ou les brouillons? » (356). Avec la parution du travail de Saint-Aubert sur des textes toujours inédits et avec la publication d’un grand nombre de textes posthumes, cette question se pose désormais à tout interprète de Merleau-Ponty; ne pas y répondre, comme Le Baut, c’est aussi une manière injustifiée de ne pas se confronter aux manuscrits.

Ce chapitre démontre par ailleurs une autre faiblesse majeure de l’ouvrage de Le Baut : il présuppose une connaissance intime de l’œuvre de Merleau-Ponty, mais aussi de la pensée de ses « pairs » et « exégètes ». Le plus intéressant de la matière couverte dans Présence de Merleau-Ponty s’arrête souvent brusquement ou renvoie à la biographie non publiée, ce qui est sans doute un vestige de la composition de la thèse qui semble débuter par l’analyse de la philosophie du corps et de la chair de Merleau-Ponty. Le choix des auteurs relevés n’est pas non plus expliqué; notons par exemple l’absence de Tran Duc Thao ou de Franz Fanon, ou encore d’Yves Thierry, relégué à une mention au passage.

Ceci dit, Présence de Merleau-Ponty s’avère être un ouvrage important pour tout commentateur ou interprète de la philosophie merleau-pontyenne : chaque allusion à Merleau-Ponty dans les livres de ses contemporains y est relevée et analysée. Même en l’absence d’un index des thèmes de sa philosophie, qui permettrait de mieux voir sa présence dans la philosophie française, il demeure aisé de se reporter aux textes portant sur Merleau-Ponty. Le Baut présente aussi bon nombre d’hypothèses fécondes quant à l’influence de Merleau-Ponty et à ceux qui l’ont aussi influencé, hypothèses qui demeurent clairement non affirmatives : nous voyons les pistes comme telles, plutôt que comme des certitudes.

Nous pouvons maintenant attendre la parution de cette biographie promise par l’auteur, la première à porter sur Merleau-Ponty, pour compléter le tableau. La question de la présence dans la philosophie contemporaine du philosophe qui occupa une place centrale pendant une quinzaine d’années dans les institutions scolaires et universitaires et exerça une influence majeure sur le développement de la philosophie est en effet importante, et nous y trouvons bel et bien réponse dans cet ouvrage d’Hervé Le Baut.