Juin 222010
 

Cliquer pour consulter Amazon.ca

Kierkegaard et Lequier : lectures croisées, par André Clair. Paris, Cerf, 2008 ; 208 pages.

Compte rendu par Dominic Desroches, Collège Ahuntsic. Publié dans Symposium 13:2 (2009).

La philosophie moderne s’est construite sur la découverte de la subjectivité. Les Lumières ont investi le plus gros de leur capital dans ce concept, de Kant à Hegel, alors que la réception des systèmes idéalistes a valorisé d’une tout autre manière le sujet, notamment en le remettant en question. Deux auteurs singulièrement moins connus que les précédents ont cherché à repenser la subjectivité en crise au XIXe siècle, c’est le cas du danois Søren Kierkegaard, un luthérien, et du français Jules Lequier, un catholique. Si la métaphysique demeurait le cadre de référence, Kierkegaard la critiquait tandis que Lequier travaillait à l’intérieur de ses présupposés, en cherchant notamment ce que signifie le mot « liberté ». Ces auteurs atypiques ont une valeur pour l’histoire de la philosophie parce qu’ils ont pensé la subjectivité sans sacrifier son fond affectif (au profit de la seule raison), ni la fonder sur elle-même. Dans ses Lectures croisées, André Clair, qui connaît bien ces auteurs—il est spécialiste de Kierkegaard et il a publié La Recherche d’une première vérité (PUF, 1993) portant sur l’œuvre de Lequier—entend approfondir les deux philosophies originales érigée sur l’existence de la subjectivité.

Dès le début, Clair établit le cadre d’une comparaison féconde entre ces auteurs. Sous le titre « La métaphysique à l’épreuve », le premier chapitre montre les points de contact entre les deux philosophes qui, malgré leur contemporanéité, ne se sont pas connus. À l’étude, l’œuvre de Kierkegaard apparaîtra plus complète et surtout plus achevée : elle engage une méthode pseudonymique et s’impose comme une œuvre multiforme composée d’ouvrages et de papiers personnels (Papirer). Lequier, pour sa part, a peu publié de son vivant. Tournée vers la recherche d’une première vérité, son œuvre reste inachevée et ne peut rivaliser avec le nombre de tomes des œuvres complètes de Kierkegaard, ce qui ne saurait en rien entacher son génie et son originalité. Si Kierkegaard, par sa méthode et ses concepts limites, remet tôt en question la métaphysique (il en accepte certes la place), Lequier l’investit désespérément. Le travail de ce dernier s’accomplira dans un conte, un récit biblique, proposant une exposition du problème de la liberté, alors que la mise à l’épreuve de Kierkegaard, existentielle en un sens différent de celle de Lequier, sera plus directe et multiforme.

Or, concentrons-nous d’abord sur l’œuvre kierkegaadienne. Dire que le penseur de l’existence s’engage dans une mise à l’épreuve directe, ce n’est cependant pas oublier que Kierkegaard se présente comme poète religieux. La distance qu’il maintient avec ses écrits est celle du poète. (44–45) Le religieux se dit chez lui par les mots du poète, et ce, du début jusqu’à la fin. Aux limites de l’herméneutique, le poète donne une forme nouvelle à la parole dans son rapport à la vérité. Penseur de l’appropriation, Kierkegaard a développé un art poétique unique qui pourra le rapprocher de Nietzsche, ce que n’est pas le premier à souligner Clair. S’il étudie le rapport poétique à l’existence, l’auteur pourrait aller plus loin en relevant le caractère rhétorique du travail d’écriture de Kierkegaard. On pourrait montrer en effet à quel point la rhétorique est décisive—c’est l’art de persuader par le langage—dans l’écriture d’un auteur qui, s’il sait critiquer les excès de cet art, sait la mobiliser et l’utiliser au maximum. S’il retient la poétique face à la rhétorique, Clair demeure fidèle au texte kierkegaardien et ne développera pas toutes les conséquences de la rhétorique dans son rapport à la poétique. (50–57)

Si Kierkegaard est un philosophe de l’existence, il est aussi celui qui a donné un tour philosophique au concept de tribulation (anfœgtelse). Mettant à jour ses analyses sur la tribulation—il avait montré à l’aide du Post-scriptum que la tribulation est un discriminant entre l’éthique et le religieux—, Clair se penche sur le caractère critique de la catégorie. On verra alors que la pensée de l’existence trouve dans le sentiment la limite de son discours et de ses concepts. Comme catégorie critique, la tribulation se distingue de la tentation (fristelese). Ici, l’exploration de la catégorie se fait par la constitution d’une famille de concepts apparentés. Dans un passage peu connu d’un article publié dans Fœndrelandet, Kierkegaard rapprochait les concepts de crainte, de tressaillement, de tremblement, de tribulation, d’angoisse et de tourment. Or, on peut distinguer ces concepts et les faire travailler ensemble pour désigner les liens entre la tentation et la tribulation : la tentation séduit, alors que la tribulation effraie. (65) La lecture de Crainte et tremblement ajoutera enfin des précisions à une lecture convaincante qui permet de classer la pensée éthique du Danois dans les doctrines du sentiment moral. (78)

Mais la philosophie retient également de la pensée de Kierkegaard le concept d’exception. Clair entend éclairer les liens subtils entre le paradigme et l’exception. Si le paradigme est sans exception, il provient des exceptions. Pour le montrer, une interprétation de la méthode indirecte sera efficace. Comme chacun sait, le concept d’exception (Undtagelse) apparaît dans La répétition où il traduit les limites de l’Aufhebung hégélienne. L’exception et le général chez Kierkegaard, au lieu de se synthétiser, voit l’exception résister au général et le renforcer. (96) Quant au paradigme, il s’étudiera facilement dans l’École du christianisme où il jout un rôle clef. Le livre d’Anti-Climacus posera en outre la catégorie religieuse qui est presque frappée d’une contradiction interne. Saisir la catégorie présuppose une compréhension des concepts parallèles comme l’omniprésence de Dieu et la révélation. L’étude que mène l’auteur montre ainsi que le paradigme est indirect.

Clair revient ensuite à la confrontation annoncée puisqu’il s’intéresse, au cinquième chapitre, à l’affirmation de la liberté chez Lequier. Là, c’est à une étude du libre-arbitre que nous sommes confrontés, Lequier demeurant dans le cadre d’une métaphysique de l’action. L’interprétation de Clair, qui repose sur les documents du « Fonds Jules Lequier » de la Bibliothèque de l’Université de Rennes-I, établit les liens entre les pensées de Lequier et de Fichte, qui l’a beaucoup influencé, mais aussi Pascal. On apprendra que Abel et Abel, un texte d’atmosphère, est une reprise de l’interrogation sur la liberté, mais sous une forme lyrique en soumettant à l’épreuve de la tentation deux jumeaux. Si Lequier est confronté au problème de la relation entre la liberté et le dogme catholique de l’omniscience de Dieu, il n’en continue pas moins de penser la liberté et la responsabilité dans un « faire ». L’objectif qui consiste à faire ressortir les complicités conceptuelles entre Lequier et Kierkegaard est pleinement atteint lorsque Clair présente et explique l’utilisation des concepts de redoublement, d’angoisse et la reprise, par Lequier, du sacrifice d’Isaac par Abraham. Et s’il fallait rattacher encore des penseurs de l’existence, Lequier, comme Nietzsche—sur qui Clair reviendra à la fin de son ouvrage—s’est intéressé à l’énigme. (148–150) On en conclura que le travail comparatif réalisé ici, basé sur les concepts et les textes seulement, est précis, structural et stimule la réflexion.

Mais les meilleures pages du livre ne sont pas, selon nous, consacrées à Kierkegaard et Lequier, mais plutôt à Nietzsche. À la fin, l’auteur, dans le sillage de Jaspers, revient sur ceux qui brillent par leur proximité. Le poète-dialecticien Kierkegaard demeure près de Nietzsche, le poète-herméneute. La relation entre deux des plus grandes figures philosophiques du XIXe siècle est à évaluer selon le « pathos de la distance », explique Clair. Si Kierkegaard n’a pas connu Nietzsche, ce dernier a connu le « cas » Kierkegaard par le critique Georg Brandès, d’où l’importance de revenir sur deux concepts assurant une rencontre marquante et profonde : le paradoxe et l’énigme. La catégorie du paradoxe est existentielle chez Kierkegaard, alors que l’énigme se distingue comme mode d’écriture chez Nietzsche. Mais encore, c’est par leurs conceptions du temps que ces auteurs se complètent : non seulement ont-ils pensé l’instant (le lien entre le temps et l’éternité), mais ils ont voulu saisir le sens de l’histoire. La richesse de leurs pensées n’est pas séparable de leurs destinés, exceptionnelles et uniques, Kierkegaard ayant eu une vie courte et engagée, Nietzsche plus longue et aussi solitaire. Tout cela pour dire que les proximités sont à interpréter à partir des différences et que celles-ci, nombreuses et marquées, fondent des rapprochements.

Cet ouvrage doit absolument être lu par les passionnés de la philosophie de l’existence. Il permet, grâce aux comparaisons éclairantes de l’auteur, de comprendre ce qui unit et distingue Kierkegaard de Lequier et de Nietzsche. Il va sans dire que Kierkegaard a un fin commentateur en André Clair, celui qui sait mieux que quiconque rendre la pensée existentielle vivante, tout en lui restituant sa rigueur, de même que la précision de son appareil conceptuel.