Juin 182010
 

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Contr’hommage pour Gilles Deleuze, sous la direction de Dalie Giroux, René Lemieux et Pierre-Luc Chénier. Illustrations de Martin tom Dieck. Québec : PUL, 2009; 234 pages. ISBN : 978-2763788296.

Compte rendu par Manola Antonioli, Collège international de philosophie. Publié dans Symposium 14:1 (2010).

L’introduction de cet ouvrage semble opposer un Deleuze soixante-huitard et subversif (le « mauvais philosophe » ou le « mauvais maître ») au « bon » Deleuze, « philosophe des concepts et des systèmes ». Fort heureusement, les multiples facettes de l’œuvre et de la réception de Deleuze qu’il propose échappent à cette opposition réductrice et réunissent des lectures de théoriciens francophones nord-américains qui proviennent d’horizons disciplinaires très différents : philosophie, science politique, études cinématographiques et littéraires, arts visuels et création littéraire. L’hétérogénéité des contributions aboutit à un ensemble assez éloigné des commentaires axés sur l’événement, l’ontologie et l’image qui se sont multipliés jusqu’à la nausée dans les dernières années.

Refusant l’exercice trop répandu de l’hommage au philosophe et à son œuvre, les auteurs choisissent d’emblée de se placer plutôt sous le signe du contr’hommage, de l’« offrande à un ami inconnu ». (xiv) L’ouvrage se structure ainsi selon trois axes principaux : lectures, écritures, lecture. Les « lectures » sont des interprétations systématiques de la pensée du philosophe, des commentaires qui s’inscrivent dans la mouvance des études deleuziennes. Les « écritures » suivent les lectures, mais aspirent à en sortir, à les déterritorialiser pour tracer des lignes de fuite et ouvrir sur de nouvelles possibilités de pensée, quitte à risquer le conflit ou la collision avec le texte deleuzien. Les auteurs dont les textes ont été réunis dans la section intitulé « lecture » (cette fois-ci au singulier) essaient plutôt d’interroger le sens du contr’hommage et les possibilités ouvertes par la rencontre et la réception de l’œuvre deleuzienne pour une nouvelle génération de chercheurs. Tous les textes sont accompagnés par des illustrations de Martin tom Dieck, qui a travaillé à deux albums dédiés à Gilles Deleuze : cet hommage au philosophe suit le contr’hommage des universitaires par une dynamique de répétition et d’effacement progressif du dessin, dans un exercice graphique de la sobriété et du devenir-imperceptible chers au philosophe.

La première section s’ouvre sur une remarquable étude d’Alain Beaulieu, qui propose une nouvelle interprétation du rapport qu’entretient la pensée de Gilles Deleuze avec l’histoire en général et avec l’histoire de la philosophie en particulier, axée sur la « perspective microscopique » de Deleuze et la micro-physique du pouvoir. Elle se poursuit avec une analyse de la notion de maniérisme chez Deleuze, signée par Sjoerd Van Tuinen, et par une étude de la référence chinoise dans Mille plateaux d’Erik Bourdeau. Andreas Krebs propose pour finir une lecture du Corps sans Organes comme outil conceptuel pour la recherche en sciences sociales.

Significativement, la section la plus faible de l’ouvrage est la deuxième, celle consacrée à des « écritures » destinées à prolonger dans des lignes de fuite inédites la pensée deleuzienne. Ni la fiction de Claudine Vachon, ni la « topologie du peuple manquant » de Pierre-Luc Chénier, ni l’étude consacrée aux images de Serge Cardinal n’arrivent à convaincre. C’est comme si les tentatives de s’éloigner du texte pour produire des pensées originales étaient (pour l’instant, au moins) destinées à échouer. On doit signaler, par contre, l’originalité de la contribution de Maurice G. Dantec (« De la machine de 3e espèce aux humains de 4e type »). Mis à part les délires de néo-converti au catholicisme de l’écrivain (dénués de tout intérêt), le texte de Dantec propose un authentique contr’hommage au philosophe, à travers le récit autobiographique de sa rencontre avec l’œuvre philosophique de Deleuze, qui a eu lieu par l’intermédiaire d’une œuvre musicale, celle de Richard Pinhas, à son tour nourrie en profondeur par les cours et la pensée du philosophe. Au-delà de tout commentaire savant, Deleuze n’est plus vécu comme une « influence philosophique », mais comme « une rencontre frontale avec le réel » (148), un événement authentique, une collision improbable et féconde entre la philosophie de Deleuze, l’écriture de Dantec et la musique de Pinhas.

La troisième et dernière section, celle consacrée à la « lecture », est certainement la plus singulière et la plus intéressante de l’ouvrage, ouverte par l’excellente contribution de René Lemieux, témoignage de la première génération de philosophes qui n’ont connu Deleuze qu’à travers ses textes. L’auteur interroge une éthique de la lecture et, en même temps, une lecture de l’éthique, inséparables du « corps à corps » entre le livre et ses lecteurs, inséparables également de la lecture deleuzienne de Spinoza. Le texte de Lemieux propose ainsi une interprétation de l’œuvre de Deleuze comme le lieu de rencontre entre de multiples textes et de multiples lecteurs (corps des mots, corps des interprètes) qui nous invite encore et toujours à lire, mais surtout à cesser de lire pour affirmer de nouvelles dimensions d’un devenir-impersonnel propre à l’écriture. Pour conclure, Dalie Giroux propose une interprétation politique de la lecture deleuzo-guattarienne de Kafka, et Sylvano Santini critique âprement les excès du Deleuzism américain, mimétisme et maniérisme qui ne fait que répéter la pensée deleuzienne. L’auteur va jusqu’à proposer de jeter au feu, purement et simplement, cette masse informe de commentaires superflus qui risquent d’étouffer à jamais la voix de Deleuze. D’où l’utilité, voire la nécessité, d’un contr’hommage qui puisse s’opposer aux répétitions stériles de Deleuze et nous permettre  de « mélire délibérément son œuvre » (210) pour qu’elle puisse conserver sa valeur.

Si ce recueil a le mérite d’exprimer l’urgence et la nécessité de nouvelles lectures et écritures qui puissent enfin « mettre à l’œuvre Deleuze, mettre à l’œuvre l’œuvre » (xiv), on a encore du mal, en le lisant, à comprendre en quoi ce contr’hommage diffère réellement d’un hommage traditionnel. Surtout, on ne peut s’empêcher de questionner l’absence totale de Félix Guattari dans toutes les contributions. Peut-on encore continuer à proposer des lectures « de Deleuze », de L’Anti-Œdipe et de Mille plateaux en feignant d’ignorer que ces textes ont été écrits à quatre mains (ou à deux cerveaux) ? Le premier « contr’hommage pour Gilles Deleuze » consisterait, peut-être, à lire le rhizome inextricable que sa pensée et son écriture forment avec celles du personnage inclassable qui leur a permis de cartographier de nouveaux territoires.

Les textes réunis dans ce contr’hommage nous invitent, malgré tout, à demeurer optimistes puisque, comme l’écrit Alain Beaulieu dans son étude, « des concepts continueront d’être créés bien qu’il y ait aussi des périodes plus désertiques ». (11)